Acrobates roulants - par Noë

Publié le par Noë

[à des lieux de la forêt de Niamor (cf. Canopée)]

 

De loin, le bruit intrigue. Un bruit composé de centaines de sons, identiques. Des sons qui claquent, secs, explosent d’un coup et retombent dans l’oubli aussi rapidement qu’ils en sont sortis. Des centaines de sons, les uns sur les autres, irrégulièrement, aléatoirement. Par le jeu du hasard, quelques secondes de silence arrivent parfois à se glisser ça et là, désordonnant encore plus le bruit. L’oreille peine à s’y retrouver, la tête tourne déjà… et la curiosité pousse à avancer vers ces sons étranges.

 

Ici le bitume est roi. Bleu nuit, gris argenté, poli, brut, courbe, plat, vertical, penché, horizontal… il recouvre tout, s’élève en de minuscules montagnes, plonge en de faux bassins, barre le passage, guide en chemins, tourne, revient, s’élance vers le ciel.

 

Sur cette immense place à ciel ouvert, entre ces pics argentés qui jaillissent vers le ciel, dans ce bruit chaotique incessant, se trouve le domaine des acrobates roulants.

 

Dégaine faussement négligée. Ceintures argentées, cheveux mi-longs figés par la vitesse. Pantalons lâches, chaînes clinquantes autour du cou, écouteurs aux oreilles.

Et roues.

Roues partout.

Sous les pieds. Sur les genoux. Derrière les coudes. Sur la tête. Sur les mains. Chacun en a ce qu’il veut, où il veut. Les plus adeptes en sont totalement recouverts, semblables à des robots.

 

Ces jeunes acrobates roulent. Se balancent entre les pics de bitumes. S’élancent, sautent, retombent. Incessamment. Aléatoirement. Ignorants les uns des autres.

 

Chacun a son style. Celui des débutants est flageolant comme leurs genoux. Celui des maîtres de l’art flamboie et arrache des cris d’extase à la foule béate, toujours massée en ce lieu. Eux y sont insensibles. Imperturbables, ils roulent, s’élancent, retombent, tournent, repartent, sautent. Saluts, saltos arrières, figures toutes plus compliquées les unes que les autres. La vitesse les élève dans les cieux, bien au-delà des plus hauts tremplins.

 

Quelques secondes, ils s’immobilisent dans le vide. Quelques secondes, la gravité est vaincue. Et à ces génies de la roue, elle laisse la joie de smudger.

Ce n’est pas voler. Voler implique une force pour lutter contre la gravité.

Ce n’est pas flotter. Flotter ne reflète une maîtrise que partielle de ses mouvements.

C’est indescriptible.

C’est être libre, libre de toute contrainte. Marcher sur un sol invisible. Gravir le ciel. Sauter sur le vide.

 

Les maîtres en profitent pour exécuter des figures plus improbables les unes que les autres. Le plus rapidement possible. La grâce, quand elle est atteinte, ne dure que quelques secondes. Sous les cris admiratifs, ils tournent, roulent, sautent… au milieu de nulle part.

 

Puis la gravité reprend ses droits. Ils chutent de nouveaux. Se rattrapent sur une rampe. Repartent de plus belle pour atteindre de nouveau ces quelques secondes d’extase.





Publié dans Elevtherya

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article