Envergure

Publié le par Meuble

(Suite d'Envol)


Je ne sens plus le contact rassurant de mes pieds sur le sol. Je reste un instant immobile. Je flotte. Je vois les arbres se confondre avec le ciel, à l’horizon. Puis le ciel bascule. Les arbres le suivent. La forêt entière s’arrache soudainement au sol et est projetée en l’air. Après un bref moment, elle a stabilisé sa course. Elle arrive droit sur moi, à une vitesse folle. Je ferme les yeux. Les rouvre. La forêt ne bouge plus. C’est moi qui tombe.

 

J’étais sur la falaise. J’ai sauté. J’ai senti mon corps basculer, mon ventre remonter, tout mon être aspiré par la gravité. Maintenant je tombe. Les arbres grandissent à vue d’œil. Je contrôle ma chute. Je bascule mon bassin, ma tête se retrouve dirigée vers le sol, mes pieds vers les nuages. L’ensemble du corps légèrement incliné, les bras un brin écartés pour former un V, je fends l’air de plus en plus vite. Le vent me fouette le visage, mes cheveux virevoltent derrière moi, s’emmêlent, dansent dans mon dos. Je suis dégagé de tout poids. Je profite de cette sensation de légèreté et de vitesse. Grisant. Incomparable. Ce creux au ventre, ce sifflement de l’air à mes oreilles, ce paysage qui défile à toute allure, la paroi rocheuse rendue floue par la vitesse, les arbres en-dessous qui n’en finissent pas de grossir.

 

Je tourne sur moi-même, me rapproche de la cascade. L’eau tombe à peu près à la même vitesse que moi. En modulant la position de mon corps, je fais évoluer ma portance. J’accélère ou ralentis, fais la course avec les gouttes. Je bois à ce torrent vertical tout en tombant. L’eau cristalline est fraîche contre mes lèvres. Elle glace ma bouche. Je la sens descendre le long de mon œsophage en l’avalant. J’ai l’impression de tracer une cartographie de mon corps. Enivrant. Puis je fonce sur ce rideau de pluie, le traverse de part en part, ressort ruisselant de l’autre côté. Je fais demi-tour, continue à jouer avec l’eau, retourne dans l’onde, reste au milieu du courant. Je suis un poisson chutant avec le liquide qui le nourrit.

 

Je profite encore un peu de la sensation de chute. L’eau et moi entrons dans la brume qui stagne à la cime des arbres. L’impact est pour bientôt. Tout à coup la brume se dissipe. Je sors du nuage en le déchirant. Les arbres sont tout proches. J’entends le choc de l’eau sur le sol. Brusquement, je courbe le dos. J’aperçois des oiseaux sur les branches les plus hautes. Je me redresse. Les oiseaux m’ont vu. J’écarte les bras. Effrayés de me voir foncer sur eux, ils s’envolent. Je passe à l’horizontale. En tendant le bras, je pourrais presque attraper un oiseau dans sa fuite. Je me détache de la cascade. L’arbre juste en-dessous semble se préparer à l’impact. Avec une impulsion, je me mets à avancer. Les feuilles sous moi se rétractent. Je les frôle avec mes pieds. Je vole.

 

Avec l’élan de ma chute, je vais déjà vite. J’accélère encore. Je vois les animaux s’enfuir à mon passage. Je continue en rase-motte. La sensation de chute a disparu, le creux à l’estomac aussi. Mais la gravité n’a plus de prise sur moi. Je n’ai plus l’impression de ne rien peser. Je ne pèse plus rien. La chute était grisante, le vol est étourdissant.

 

Je me courbe soudain, monte tout droit. Perpendiculaire au sol, je reprends de l’altitude. Les arbres rapetissent en même temps que leur nombre augmente. L’horizon s’élargit. Je ralentis, me stabilise pour contempler le paysage. La vue est encore plus impressionnante que du haut de la falaise. D’ici je vois la courbure d’Elevtherya. Je prends conscience que la planète est ronde. J’aperçois la fin des terres, le début des océans, et les petites îles qui hésitent entre les deux. J’observe la chaine de montagnes que cachait le sommet au pied duquel j’ai pris mon envol. Roches escarpées sur les versants, étendues de neige lisses au-dessus. Le soleil, plus bas sur les sommets que sur la forêt, éclaire le tout d’une douce lumière chaude. Le blanc de la neige se teinte peu à peu de rose orangé. Sauvage, libre, immaculée. La Nature est simplement belle.

 

Je m’arrache finalement à cette vision. Je n’en ai pas fini avec la vitesse. Je repars en trombe. Je zigzague, de nuage en nuage. Je passe à travers le plus proche, change de cap, fonce sur le suivant, recommence, encore et encore. J’enchaîne loopings, vrilles, piqués, chandelles. J’avance, tourne, louvoie, monte, et soudain lâche tout. Brusquement arrêté je recommence à tomber.

 

Durant toutes ces manœuvres je n’ai pas fait attention où j’allais. Je découvre que je suis arrivé au-dessus d’un lac. Je repère l’endroit le plus sombre, qui a l’air le plus profond. Je ne me contente plus de tomber, mais accélère le mouvement. Je tends mes bras devant ma tête. L’eau change de teinte, s’éclaircit alors que je me rapproche. J’aperçois des poissons colorés qui croisent tranquillement dans la lagune bleutée. Mes mains touchent l’eau. La surface se courbe. Les poissons détalent. La surface se crève devant moi, je suis propulsé vers le fond. L’eau me freine. Je ralentis peu à peu, m’arrête en touchant le fond, et pousse sur mes mains pour amorcer un salto et me remettre droit.

 

Je laisse la gravité s’emparer à nouveau de moi. Je flotte encore, mais au milieu du liquide cette fois. Je laisse la pression me remonter tranquillement à la surface. J’émerge à l’air libre, le soleil me frappe. Je bascule à l’horizontale, fais la planche, laisse le soleil me réchauffer. Immobile, je n’effraie plus les poissons. Curieux, ils s’approchent de moi, me palpent, me goûtent. Leur contact sur ma peau est visqueux. Inhabituel, mais pas désagréable. L’un d’entre eux a la mauvaise idée de venir me chatouiller les pieds. Réflexe instinctif, je bouge. Les poissons s’enfuient à nouveau.

 

Je rejoins la rive à la nage, sors de l’eau. Le soleil décline également sur la plaine, maintenant. Je redécolle, passe au-dessus des arbustes, suis tranquillement le cours d’eau qui s’échappe du lac et serpente dans la forêt. Plusieurs de ses congénères le rejoignent, ils fusionnent. A chaque rencontre, le tracé s’en trouve modifié, la profondeur, la largeur, le débit changent. Le cours d’eau se transforme en torrent, en rivière, en fleuve. Je redescends jusqu’à pouvoir toucher l’eau en tendant les doigts, laissant une trainée dans l’onde.

 

Un grondement commence à se faire entendre au loin, qui ne fait que s’amplifier au fur et à mesure que je me rapproche. J’aperçois peu après de la vapeur d’eau sur une large zone, alors que le grondement se fait assourdissant. Le fleuve, devenu delta, atteint une écluse naturelle dans laquelle il se jette de toute part en bouillonnant, libérant des volutes de bruine. Je survole la zone, contemple le spectacle de la force de cet élément liquide se déversant en contrebas, érodant petit à petit la roche autour de lui. Puis je me pose sur la rive en face des chutes, à un endroit où le soleil joue avec les gouttes pour afficher en arc-en-ciel éclatant.

 

Je reste à admirer l’ensemble pendant que le soleil se couche, teintant tout ce qu’il touche de ses rayons d’un dégradé allant du jaune au rouge, puis disparaît dans un dernier éclat pour laisser lentement la place à l’ombre. Les premières étoiles commencent à scintiller, tandis que les lunes jumelles pointent à l’horizon, rondes et argentées. Le crépuscule laisse place à une nuit de plus en plus sombre, tandis que les ombres de la forêt s’allongent dans la lumière blafarde des astres lunaires. Les étoiles sont légions maintenant, le concours est ouvert à celle qui brillera le plus.

 

La nuit a apporté sa fraîcheur. La forêt s’éveille de grattements, galopades, cris d’oiseaux nocturnes qui se répondent. Je m’élève doucement, me stabilise au-dessus de la cime des arbres. Je me mets à voler sur le dos, pour contempler les étoiles, tandis que la forêt s’agite sous moi. Je me repère à la position des astres dans le ciel, me dirige vers ma maison. Voler est défoulant, mais fatigant. Une fois rentré, je me reposerai. Une fois endormi, je rêverai. Je rêverai que je vole encore.






Publié dans Elevtherya

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