Je suis sur la N12, direction province. Environ minuit. De retour du restaurant, après célébration d’anniversaire en bonne et due forme. Je m’engage sur la voie la plus à gauche, sortie
Élancourt. À deux minutes de chez moi. Il y a deux autres voies sur ma droite. Je suis encore dans la ligne droite, sans freiner, sans tourner. Juste une décélération tranquille, pour aborder le
virage doucement, parce qu'il neige légèrement. La route est humide, la température négative. Ça suffit...
Je sens la voiture commencer à glisser, l'air de rien, sur la droite. « Oh shit ! » J'essaye de redresser. Pas moyen. À droite, à gauche, peu importent mes coups de volant. La voiture a
décidé de s'affranchir. Elle commence à louvoyer. Je comprends qu’il n'y a plus rien à faire, alors j'attends. « Oh shiiit... » Petit tête à queue pour la note artistique, je traverse
les trois voies pour finir dans le muret à droite. Enfin, je suppose que ça s’est passé comme ça. Entre le moment où la voiture a commencé à partir, et le moment où il n'y a plus eu de bruit,
plus de mouvement, je ne me souviens pas tellement. Des fragments. Pourtant j'étais conscient.
Après le choc, je regarde où je suis. Arrêté, sur la droite, dans le sens de circulation. J'ai mal au côté gauche. Je vois des débris dehors. La musique continue à tourner. Un airbag est tombé du
plafond sur ma gauche. Et puis, il y a cette odeur... J'ai peur que la voiture crame. Souvenir de lycée. Cinq jeunes morts dans une voiture qui a pris feu après s'être fait percuter. Non, elle ne
brûle pas. Je suppose que c'est l'odeur des airbags, de la poudre quand ils se déclenchent. J'apprends plus tard que c'est l'odeur des gaz qu’ils contiennent. J'ai du mal à respirer, je reste
quelques instants dans la voiture pour me remettre. Mais c'est dangereux, il faut que je sorte et que je me mette à l'abri. Je ne sais pas si je suis visible. J'allume les feux de détresse. Ça
les éteint. Ils se sont déclenchés tout seuls. Je les rallume.
Je reprends mon souffle, je sors, je me pose sur le muret. Et maintenant, je fais quoi ? Quelques voitures passent, ralentissent, repartent. Merci... Je sors mon portable et j'appelle les
pompiers. Au moins, mon portable fonctionne, il n’est pas déchargé. Je suis au téléphone. Mon pare-chocs est sur la chaussée. Une voiture arrive, ralentit en voyant l'accident. Elle heurte mon
pare-chocs. S'arrête. Le conducteur sort, fait le tour de sa voiture, vérifie son propre pare-chocs. Ça a l'air bon, sa voiture n'a rien. Il remonte dans sa voiture et repart. Ma voiture est en
morceaux, je viens d'avoir un accident, je suis tout seul, j'ai mal, je n'ai pas envie de m'occuper de ce qui se passe, j'ai envie qu'on s'occupe de moi, enfin quelqu'un s'arrête... Pour vérifier
que sa voiture n'a rien. Et repart. J'ai envie de lui foutre des baffes.
Finalement une voiture s'arrête, trois jeunes dedans, ils descendent et me demandent si ça va, l'un d'eux ramasse les débris un peu partout. Je suis encore au téléphone, les pompiers vont
arriver. Une autre voiture s'arrête, quelqu’un avec un blouson « Jussieu Secours ». Il passait là par hasard, il rentrait chez lui. Il me demande si ça va, il sort un bâton lumineux
pour faire la signalisation, il reste pour attendre les pompiers. Les trois jeunes repartent. Merci à eux. « Je vais éteindre le moteur, quand même... » Ah tiens ? Il tournait encore...
Je ne pensais pas que c'était possible... La musique aussi tourne encore. Eiffel. Je sors le CD et le range dans mon sac, avec mes autres affaires, mon appareil photo, mes cadeaux tout neufs. Et
cette odeur de brûlé.
Les pompiers arrivent, ils me prennent en charge. « Douleurs au flan gauche, pas d'hématomes visibles ». Non, ça, ils apparaîtront plus tard, il faut leur laisser le temps de venir.
Dans un jour ou deux. Comme à l'escrime. On attend qu'un CRS passe, il note mes coordonnées. On part pour l'hôpital. Déposé aux urgences. « Sur une échelle de 1 à 10, 10 étant une douleur
vraiment insoutenable, comment noteriez-vous la vôtre ? ». J'en sais rien. Comment je peux savoir ce que ça fait une douleur de 10 ? Et puis il y a tellement de façons d'avoir mal... De
toute façon, je suis sûr que c'est une échelle logarithmique. « 3 ou 4, ça dépend si je respire ou pas ». « Tenez, deux comprimés de paracétamol, à faire fondre sous la
langue ». On m'assoit, on m'allonge, on m'ausculte, on me palpe. On me fait des radios. Mes côtes sont intactes. « Bon, je vous fait une ordonnance, je vous donne des comprimés pour ce
soir, et vous pouvez y aller ». « J'ai droit à un arrêt de travail ? » « Vous faites quoi comme boulot ? » « Ingénieur. Chef de projet ». « Non, je peux
pas. Vous êtes physiquement capable de rester assis derrière un bureau. Vous auriez été maçon, ç'aurait été différent ». Je veux être maçon.
« Vous avez un moyen de rentrer chez vous ? » ... « On va vous appeler un taxi ». Je retourne à l'accueil des urgences, j'attends le taxi. Il me ramène. « C'est la sortie
à gauche, là. Attention, c'est sur cette route que j'ai dérapé, allez-y lentement. Si vous voyez des débris, ils sont à moi... » Il me dépose chez moi. 15 km, 45 €. C'est rentable,
taxi. Je veux être maçon-taxi.
Je vais me coucher. Il est 4h du matin. Il faut que je téléphone au boulot le lendemain pour les prévenir. Les médicaments font dormir. Je n'en prends pas pour être sûr d'être réveillé et pouvoir
les appeler. Je dors plus ou moins quatre heures, je somnole plus ou moins une de plus. J'ai envie d'être materné. Je ne peux pas me tourner sans grimacer. Je préviens le boulot. Il faut passer
chez les CRS faire une déposition. Je veux récupérer mes cadeaux et mon appareil photo dans la voiture. J'appelle mes parents. J'envoie un mail aux amis. Je trouve une voiture en plastique dans
mes Chocapic. Haha. J'ai mal, plus de voiture, je suis tout seul, j'ai pas assez dormi. J'ai envie de pleurer, pour évacuer. Mes parents arrivent. Merci.
On passe faire la déposition, récupérer l'adresse du dépanneur, puis récupérer mes affaires dans la voiture. Elle est en morceaux. L’intérieur est intact, mes affaires aussi. Direction pharmacie.
Un des médicaments fait dormir, je ne dois pas prendre la voiture après en avoir avalé. Haha. Les collègues passent dire bonjour et prendre des nouvelles. Merci.
Le soir, j'ai besoin de récupérer. Les médocs et le sommeil en retard aidant, je dors une douzaine d'heures d'un sommeil médicamenteux, sans rêves. Au réveil, les médicaments ne font plus effet,
je grimace en bougeant. J'appelle le boulot. « Je n'ai pas d'arrêt de travail. Je peux bosser de chez moi ? » « Pour moi, pas de problème, je vais voir avec les RH ». Je
prends rendez-vous avec mon généraliste. « J'ai vu les RH. Le télétravail n'est possible que dans le cas d'un accident du travail ». Super. Une belle politique d'aménagement de
poste, une entreprise à l'écoute des salariés... En fait, seulement un moyen de réduire les statistiques d'accident avec arrêt. Merci...
Je sors du cabinet du médecin. « Je suis arrêté pour le reste de la semaine. Je poserai un RTT pour hier ». De toute façon, il y a du travail... Ce que je ne fais pas maintenant, il
faudra le récupérer la semaine suivante... Je bosse un peu. Les jours passent. Les médocs me font dormir. Dix à douze heures par nuit, bon score. La chimie efface la douleur.
Lundi, reprise du boulot. Dernier jour de médicaments. Mardi, libéré de la chimie. J'ai l'impression de revenir deux jours en arrière. La semaine se passe. Je dors mal, je me réveille plusieurs
fois par nuit, je transpire. Il y a pas mal de travail, je fais des grosses journées. Samedi, je suis crevé. J'arrive à faire trente minutes de voiture. Je ne roule pas vite. Le soir, je reprends
un comprimé. J'ai besoin de dormir. Dimanche, ça va mieux, j'ai pu récupérer cette nuit-là.
On est mardi. Je n'ai plus vraiment mal dans la journée, à moins de faire de grands mouvements, d'éternuer, de bailler, ou de rire. Je sens quand même, peut-on appeler ça une douleur ?, une gêne,
un message électrique envoyé jusqu'à mon cerveau, comme quand on appuie sur un bleu, ne serait-ce que quand je marche un peu trop vite. La nuit, c'est pire. C'est allongé que ça appuie et tire de
partout. La nuit dernière j'ai réussi à dormir à peu près bien. Sans transpirer, au moins. Ça va se guérir, petit à petit. Le pire, c’est cette odeur de brûlé. Celle des airbags. Il paraît qu'on
ne l'oublie pas. Je l'ai sentie plusieurs fois déjà depuis l'accident. Elle revient de temps en temps. Encore tout à l'heure, quand le four chauffait. Le pire, c'est cette odeur de brûlé...
Traces de passage